Juifs et chrétiens dans l’Italie baroque

Comment comprendre des musiques anciennes sans s’attacher à leur cadre historique et oublier nos idées reçues ?

Commençons par le ghetto, inventé à Venise ; sait-on que ses portes ne se fermaient qu’entre minuit et 6 heures du matin ? Encore laissaient-elles passer, outre les médecins, les chanteurs et les musiciens, revenant d’un concert chez quelque riche mécène, nécessairement chrétien puisque les juifs devaient habiter et construire dans le ghetto.

Chez les aristocrates de Venise, Ferrare, Mantoue, le talent était le seul critère, et si le violoniste juif était brillant, c’est lui qu’on engageait.

Contons l’histoire de Salamone ou Salomone Rossi (1570 – 1630). Violoniste à Mantoue, il fut employé par les puissants ducs de Gonzague et composa en abondance une musique parfaitement de son temps, où il ne faut pas chercher trace d’exotisme oriental : des sonates, des sinfonie, des madrigaux italiens. Il fit sans doute partie d’une troupe de théâtre et sa sœur, la cantatrice Europa, fut la première à chanter “Lasciatemi morire” , le poignant Lamento d’Arianna, de Monteverdi.

Rossi fut en musique un novateur, ce qui montre qu’il évoluait dans une large liberté et avait confiance en son talent ; tous les musiciens ne parvenaient pas à éditer leurs ouvrages et pourtant Rossi le juif publia à Venise ses « Ha shirim asher li Schelomoh » ou « Cantiques de Salomon », polyphonies sacrées en hébreu dans le style de Marenzio, Vecchi, Monteverdi.

Certes cette intégration était fragile et fluctuait selon le bon ou mauvais vouloir des princes et de l’église ; mais elle a largement existé. Sait-on, dans un autre domaine, qu’au moins 5 papes eurent un médecin juif, tout comme Henri IV et le sultan Achmet III ?

Plus tard, vécut à Venise Benedetto Marcello (1686 – 1739), juriste et magistrat aisé, écrivain satirique et passionné de musique. Libéré des soucis matériels, il put composer à sa guise et s’intéressa à la culture juive (mais il n’était pas le seul ; au temps de Rossi, les « sermons » du rabbin Leone da Modena attiraient un public chrétien cultivé, et même quelques ecclésiastiques).

Marcello se rendit donc dans les synagogues du ghetto pour écouter et noter les liturgies traditionnelles en hébreu, venues d’Allemagne ou d’Espagne, les considérant comme le fondement de toute musique sacrée. Dans son incroyable recueil “Estro poetico armonico”, il a mis en musique des psaumes qui intégrent une “intonazione” hébraïque intacte, écrite de droite à gauche, puis paraphrasée en italien. On doit la survie de ces mélodies à ce pionnier de l’ethno-musicologie, par ailleurs excellent compositeur, plein d’audace et d’invention.

N’oublions pas de nombreux petits musiciens chrétiens comme Grossi qui reçurent commande d’oeuvres de circonstance, en hébreu ; des juifs aisés et bien intégrés souhaitaient en effet offrir à leurs voisins un divertissement musical dans le style à la mode, tendance que l’on retrouve aussi en Provence ou à Amsterdam.

Orfeo vous transporte donc en Italie du Nord pour y écouter des œuvres toutes nouvelles : un psaume de Marcello pour voix d’alto, deux sonates de Rossi et deux de ses cantiques (dont un superbe à voix d’hommes) ou bien un air d’Holofernes dans le biblique « Juditha triumphans » de Vivaldi. 30 années de bonheur musical nous donnent plus encore l’envie de faire résonner des œuvres pleines de vie et de jeunesse qui méritent mieux que la poussière des bibliothèques.

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